Textes

La Distraction

By 25 janvier 2021 janvier 31st, 2021 No Comments

Être distrait dans notre société actuelle est quelque chose  de banal.  Les individus sont tiraillés dans tous les sens et doivent mémoriser une somme importante de données. L’oubli, les lapsus, voire même les changements d’action sont courants chez les personnes actives. Emportés dans le torrent de l’information, sollicités par tout ce qui se présente à leur sens, les humains de cette Terre ont peine parfois à vivre pleinement leur temps en allant jusqu’au bout de l’action envisagée. Rien n’est fini et souvent la réalisation du projet est reportée. Les discussions ne sont jamais closes elles continuent à être entretenues en cascades. Il y a chaque fois un rebondissement à cause de quelque chose à laquelle on n’y avait pas pensée ; peut-être par distraction. Les préoccupations n’éclosent presque jamais sur des solutions et restent à l’état de velléités ; elles dégénèrent aussi et s’éteignent faute de réflexion profonde comme un feu non entretenu. 

Le distrait tel que l’avait décrit Jean de La Bruyère a pris un autre aspect ; Ménalque est celui qui confond tout et ainsi heurte de son front le front d’un aveugle. Le distrait de notre temps est cet intellectuel qui peut tout confondre et aussi mystifier celui qui l’écoute. Se distraire n’est-ce pas passer dans une autre dimension en se déconnectant de ses occupations quotidiennes ? Il est donc nécessaire, parfois d’oublier pour un instant, l’œuvre qui nous préoccupe. Prendre conscience de la distraction provoquée par nos sens imparfaits, ce n’est pas éviter l’aberration mais c’est la corriger.

Le distrait profond relève peut être d’une pathologie. Dans un âge plus avancé il pourrait contracter la maladie d’Alzheimer. C’est alors le naufrage de l’individu qui perd toute autonomie. Mais la distraction commune, l’oubli momentané, la mémoire d’escalier sont tout autre. Être distrait en permanence c’est se perdre un peu dans le temps de l’existence, c’est lâcher le fil d’Ariane pour ne pas se perdre dans la labyrinthe de son environnement et de la société en général. 

La distraction et l’oubli sont deux choses différentes mais peuvent être associées. Faire l’effort quotidien pour sortir de la distraction et acquérir ainsi la maîtrise de sa pensée devient une guerre contre soi-même. C’est la résultante d’un recul dans le temps par manque d’entretien de sa mémoire, de volonté, de  réflexion et de concentration ; le cerveau semble se ramollir par manque d’entraînement comme un muscle dans l’inaction physique. Le distrait ne peut suivre un enseignement ou une conversation car il a acquit des tics de déviation, d’échappement perpétuel ; il oublie.

La manipulation employée couramment dans notre société présente consiste à induire en erreur l’individu par des pseudo vérités parallèles qui le distraient des problèmes essentiels de sa société.

On ne peut que conclure qu’être distrait n’est pas grave en soi mais peut porter préjudice dans certaines circonstances car on perd toute crédibilité.

Notes :

Ménalque descend son escalier, ouvre sa porte pour sortir, il la referme: il s’aperçoit qu’il est en bonnet de nuit; et venant à mieux s’examiner, il se trouve rasé à moitié, il voit que son épée est mise du côté droit, que ses bas sont rabattus sur ses talons, et que sa chemise est par-dessus ses chausses. S’il marche dans les places, il se sent tout d’un coup rudement frapper à l’estomac ou au visage; il ne soupçonne point ce que ce peut être, jusqu’à ce qu’ouvrant les yeux et se réveillant, il se trouve ou devant un limon de charrette, ou derrière un long ais de menuiserie que porte un ouvrier sur ses épaules. On l’a vu une fois heurter du front contre celui d’un aveugle, s’embarrasser dans ses jambes, et tomber avec lui chacun de son côté à la renverse. Il lui est arrivé plusieurs fois de se trouver tête pour tête à la rencontre d’un prince et sur son passage, se reconnaître à peine, et n’avoir que le loisir de se coller à un mur pour lui faire place. Il cherche, il brouille, il crie, il s’échauffe, il appelle ses valets l’un après l’autre: on lui perd tout, on lui égare tout; il demande ses gants, qu’il a dans ses mains, semblable à cette femme qui prenait le temps de demander son masque lorsqu’elle l’avait sur son visage. Il entre à l’appartement, et passe sous un lustre où sa perruque s’accroche et demeure suspendue: tous les courtisans regardent et rient; Ménalque regarde aussi et rit plus haut que les autres, il cherche des yeux dans toute l’assemblée où est celui qui montre ses oreilles, et à qui il manque une perruque. S’il va par la ville, après avoir fait quelque chemin, il se croit égaré, il s’émeut, et il demande où il est à des passants, qui lui disent précisément le nom de sa rue; il entre ensuite dans sa maison, d’où il sort précipitamment, croyant qu’il s’est trompé. Il descend du Palais, et trouvant au bas du grand degré un carrosse qu’il prend pour le sien, il se met dedans: le cocher touche et croit ramener son maître dans sa maison; Ménalque se jette hors de la portière, traverse la cour, monte l’escalier, parcourt l’antichambre, la chambre, le cabinet; tout lui est familier, rien ne lui est nouveau; il s’assit, il se repose, il est chez soi. Le maître arrive: celui-ci se lève pour le recevoir; il le traite fort civilement, le prie de s’asseoir, et croit faire les honneurs de sa chambre; il parle, il rêve, il reprend la parole: le maître de la maison s’ennuie, et demeure étonné; Ménalque ne l’est pas moins, et ne dit pas ce qu’il en pense: il a affaire à un fâcheux, à un homme oisif, qui se retirera à la fin, il l’espère, et il prend patience: la nuit arrive qu’il est à peine détrompé.

error: Content is protected !!